L’évolution du statut de la révélation en islam : La posture herméneutique de Mojtahed Shabestarî

Dans l’exhortation apostolique post-synodale « VERBUM DOMINI » du Pape Benoit XVI, le statut des écritures est explicité de la manière suivante :

« La bible a été écrite par le Peuple de Dieu et pour le Peuple de Dieu, sous l’inspiration de l’esprit Saint ».

Cette évocation du statut de la bible nous informe incidemment sur ce que les écritures saintes ne sont pas.

Ainsi la Bible, ne serait pas la parole littérale de Dieu. En d’autres termes, son contenu ne serait pas le résultat d’une dictée divine ou d’une récitation pure et simple de la parole transmise littéralement par Dieu.

Inversement, la notion de révélation telle qu’elle est perçue par le courant conservateur de la tradition musulmane se fonde sur l’idée que le Coran serait la parole littérale et parfaite transmise par Dieu et exempte de toute erreur. Pour la plupart des musulmans, le Coran serait la dictée de Dieu.

(Wahy) وحى


(wahy) est la racine du mot arabe utilisé pour signifier l’idée de révélation, d’inspiration, d’information discrète. Plusieurs occurrences de cette racine apparaissent dans le Coran parmi lesquelles :

Coran 16 :68 : Et il inspira , ton seigneur aux abeilles : « construis des maisons dans les montagnes et les arbres, et dans (les ruches) qu’ils construisent pour toi. »

Coran 28 :7 : Nous avons inspiré à la mère de Moïse : « Allaite-le, et quand tu craindras pour sa vie, jette-le dans la rivière sans peur ou chagrin. Nous te le retournerons, et ferons de lui un des messagers. »

Coran 6-121 : Ne mangez pas de ce sur quoi le nom de DIEU n’a pas été mentionné, car c’est une abomination. Les diables inspirent leurs alliés pour argumenter avec vous ; si vous leur obéissez, vous serez des adorateurs d’idoles.

La manière dont le terme « inspiration » ou « révélation » est perçue dépend notamment du degré d’agentivité que l’on veut bien attribuer à Mohammed, c’est-à-dire son degré de liberté d’action ou d’autonomie, de sa capacité à agir sur le monde, l’équivalent du terme « agency » en anglais, lequel contribue à déterminer la représentation que les musulmans se font du Coran

Pour décrire quelqu’unes des diverses représentations que les musulmans se font de la révélation ainsi que les conceptions qui s’appliquent au texte coranique, plusieurs critères peuvent être utilisés, et en particulier, le degré d’agentivité de Mohammed.

L’influence de la perception du degré d’agentivité de Mohammed sur le statut de la révélation.

Au degré zéro d’agentivité, Mohammed n’exerce aucune influence à la fois sur la forme et sur le sens de la révélation qui est purement et simplement identifiée avec le texte coranique. Dieu demeure le créateur et le transmetteur du sens des versets et des mots qui les composent. Ainsi, le Coran est exempt d’erreurs et de paradoxes.

Selon une variante, le langage humain étant limité et ne pouvant par conséquent transposer parfaitement le message divin, le texte coranique sera considéré comme une approximation de la révélation divine. Pour autant, l’impeccabilité de Mohammed viendra préserver le texte de l’erreur ou du paradoxe.

Un autre mode de pensée, celui d’Abdolkrarim Soroush, attribue à Mohammed un niveau d’agentivité médian. Mohammed n’étant plus considéré comme un récepteur passif, mais comme le rédacteur du texte coranique, le Coran étant le résultat de l’interprétation de ses propres rêves par Mohammed.

Parmi les conceptions qui attribuent à Mohammed, un très haut degré d’agentivité, nous nous intéresserons à celle de Mohammad Mojtahed Shabestarî.

Mohammad Shabestarî

Mojtahed Shabestarî est un théologien iranien né en 1936 à Shabestar dans une famille cléricale chiite d’Azerbaïdjan. De 1951 à 1964, il étudiera au séminaire de Qom notamment avec Hoseyn- ‘Ali Montazeri et Seyyed-Hoseyn Tabatabâ’i.

De 1970 à 1978, il sera le directeur du centre islamique de Hambourg et apprendra l’allemand. Il mettra à profit son séjour pour étudier l’herméneutique philosophique, notamment à travers l’œuvre d’Hans-Georg GADAMER.

De retour en Iran, il deviendra professeur à l’Université de Téhéran. Pieux musulman, théologien de premier plan respecté ayant enseigné la théologie à l’université de Téhéran, Shabestarî suivra une trajectoire particulière.

En effet, il rejettera progressivement la conception classique de la révélation pour y voir le résultat de l’expérience prophétique du Monde par Mohammed.

Appliquant les préceptes de l’herméneutique philosophique, Shabestarî s’efforcera de chercher à comprendre le Coran indépendamment de toutes présuppositions métaphysiques, en se libérant du filtre dogmatique de la tradition, des préjugés et des concepts préalables portées par cette tradition.

Shabestari s’exprimera ainsi :

« Il faut admettre l’hypothèse qui est non seulement intelligible mais inévitable » selon laquelle « le Coran est la parole prophétique d’un être humain. »

« Je soutiens que si l’on prend en considération les philosophies modernes du langage et l’herméneutique moderne, comprendre le Coran comme un récit est la compréhension et l’exégèse la plus défendable. »

La nature de la révélation et du Coran

« Le Coran est une narration du Monde et Mohammed est le narrateur…Cette narration est une forme d’interprétation et de compréhension, et selon ce qui est proposé dans le Coran, le prophète expérimente et considère cette interprétation comme possible en raison de l’assistance divine. »

Ainsi, « un musulman est quelqu’un qui participe à la narration du prophète et se raconte le monde à travers une trame monothéiste. »

Shabestarî définit la révélation comme ce que le prophète interprète comme l’assistance divine qui lui permet de faire l’expérience ainsi qu’une lecture prophétique du monde comme celle d’une manifestation de Dieu, laquelle « implique toutes sorte de phénomènes incluant les phénomènes naturels, la destinée humaine, l’histoire et les réalités sociales. »

Selon ce théologien, « ce qui doit être interprété dans un texte est un monde proposé, un monde dans lequel je peux vivre et dans lequel je pourrais projeter la plupart de mes propres possibilités. »

Finalement l’adhésion à l’expérience prophétique de Mohammed revient à créer une nouvelle situation existentielle permettant au musulman de plonger dans une expérience monothéiste du monde, de l’observer et d’y évoluer à travers une grille de lecture monothéiste.

La théologie à base d’herméneutique philosophique de Shabestarî ayant été sommairement exposée, il convient maintenant de s’intéresser aux effets induits par sa conception de la révélation.

La théologie de Shabestarî, remède au problème de la dissonance cognitive

La théologie à base d’herméneutique de Shabestari répond au besoin de ceux qui voudrait continuer à se penser comme musulmans mais qui ne parviennent plus à faire sens de l’idée que le Coran serait la Parole de Dieu.

Aujourd’hui, l’idée que le Coran serait la parole littérale de Dieu ne rentre plus dans le moule de la pensée contemporaine.

Face à certaines questions, le musulman se sent parfois piégé et se trouve même parfois confronté au phénomène de dissonance cognitive.

Ainsi, si vous posez la question suivante à un musulman : « Adam et Eve ont-ils existé ? », le plus souvent, conscient d’être enfermé dans une double contrainte sans issue, il ne vous répondra pas.

En effet, sans effort, il comprendra qu’en répondant par la négative, il contredit le dogme du Coran, Parole vraie littérale de Dieu et qu’en répondant positivement, il risque de passer pour un être naïf voire un idiot.

Afin d’en finir avec cette tension, avec ce clivage qui affecte la pensée, avec ses plis entre les sourcils qui se forment lorsque le musulman se trouve confronté à ce type de contrainte, avec l’ambiguïté dogmatique, la théologie de Shabestarî semble être un moyen spirituel efficace.

La théologie de Shabestarî : Remède contre l’aversion à l’égard de l’islam

Aujourd’hui dans beaucoup de pays dits « musulmans », en particulier en Iran, l’aversion à l’égard d’une certaine version de l’islam est grandissante. La vision normative de l’Islam n’est plus acceptée notamment par la jeunesse.

Selon certains auteurs, la crise de la foi islamique résulterait de la vision dogmatique du Coran que la tradition n’a cessé d’imposer et de sa confrontation à la pensée de ce siècle.

L’idée que le Coran serait la parole de Dieu, voire même sa parole littérale, ne rentre plus dans les schémas de pensée contemporains et demande à être dépassée.

La solution à ce problème existentiel ne serait-elle pas l’abandon d’une tradition fondée sur un système dogmatique formé de présupposés métaphysiques constituant un ensemble d’hypothèses ad hoc ?

En conclusion, la compréhension et l’adhésion à la théologie de Mojtahed Shabestarî n’ouvre t-elle pas la voie à un chemin spirituel apaisé et ne contribue t-elle à redéfinir la manière d’être un musulman ?

A noter : L’auteur de cet article s’est inspiré des trois sources suivantes et en particulier du mémoire de SAMAN FAZELI dont certains extraits ont été reproduits dans l’article.

Sources :

Thesis submitted to the faculty of the graduate School of the university of colorado in partial fulfillment Of the requierment for the degree of master of religious studies by SAMAN FAZELI

https://scholar.google.fr/scholar?q=saman+fazeli+thesis&hl=fr&as_sdt=0&as_vis=1&oi=scholart#d=gs_qabs&u=%23p%3DnC7VjO6YeIUJ

Acclimater l’herméneutique philosophique en islam : Shabestarî, de la critique des méthodes exégétiques à la théorie de l’historicité du Coran‪Dans Revue de l’histoire des religions2019/1 (Tome 236)

Un théologien chiite, Mojtahed Shabestari, Yann Richard, Dans La pensée de midi 2009/1 (N° 27), pages 109 à 118

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