Plaidoyer en faveur d’une prolifération nucléaire volontariste en Europe

Ceux qui me lisent régulièrement, ont du remarquer ma propension à mélanger des disciplines a priori très éloignées.

Paul Feyerabend, dont chacun ferait bien de lire et de relire l’ouvrage « Une connaissance sans fondements»[i], considérait que « les philosophes d’aujourd’hui ont presque la trouille qu’une vision trop large, puissent conduire tout droit au désastre.

C’est pourquoi, ils s’occupent de menus détails et font confiance à une procédure prudente plutôt qu’à une procédure aussi téméraire de celle des Ioniens. ».

Pour le grand Feyerabend, « la philosophie a échoué (si tant est qu’elle ait échoué) à cause de son dogmatisme et non pas à cause de la généralité et de l’audace des énoncés produits par ses inventeurs. »

Le 12 juillet 1927, Benjamin Lee Whorf écrivit une lettre au docteur English[ii]. Il y expliquait notamment que les mots ont cette capacité à générer des espaces mentaux riches d’associations et générateurs d’enchainements incontrôlés d’idées.

Précisément, le terme « prolifération » ouvre instantanément un espace mental contenant l’idée de rats, d’insectes ou de métastases, qui se multiplieraient au point d’être en capacité de tuer les organismes qui y seraient confrontés. Les termes « destruction » et « prolifération » sont ainsi associés.

L’image colore souvent le raisonnement et l’emporte sur la réalité. Le même Benjamin Lee Whorf, qui avant de devenir un immense linguiste était ingénieur chimiste, inspectait des sites industriels.

Dans le cadre de ce travail, il découvrit le pouvoir des mots, par exemple du mot «vide » lorsque l’on l’associait au mot « cuve ». L’intériorisation du mot vide générait automatiquement certaines associations du type, inerte, inoffensif, sans danger, sans matière…

Pourtant, il constata que la plupart des sinistres se produisait le plus souvent dans des cuves qui avaient contenu des liquides et dont il ne restait qu’un très faible reliquat sous forme de vapeur.

En réalité, la probabilité de la survenance d’un accident type explosion en présence d’une cuve vide était plus importante que pour une cuve pleine non seulement en raison du caractère très inflammable de la vapeur mais surtout de la certitude qu’avaient les techniciens de maintenance d’avoir affaire à un matériel inerte, vide donc sans danger.

Dans le même esprit, l’idée de non-prolifération n’est peut-être pas une si bonne idée et il est important d’y réfléchir en faisant abstraction des images mentales susceptibles d’induire l’esprit en erreur.

Raisonnons sur le concept de prolifération nucléaire en Europe et employons la technique des expériences de pensée qu’affectionnait Albert Einstein.

Aujourd’hui, lorsque l’on observe la carte de l’Europe, une idée brute émerge nécessairement :

Doter la Pologne, la Finlande et la Suède…et éventuellement d’autres pays de l’arme nucléaire.

Cette idée, qui peut paraître excentrique, doit cependant être étudiée avec le plus grand sérieux et sans préjugés.

Les Européens craignent Poutine et ses visées conquérantes et dans le même temps ne supportent plus la tutelle ou l’ingérence américaine en Europe.

Imaginons donc que la Pologne, la Finlande, l’Allemagne et la Suède soient dotés d’une protection nucléaire réellement souveraine (et non interdépendante comme cela est censé être le cas pour le Royaume Uni).

Question : Un tel scénario augmenterait-il le risque d’une destruction totale ou conséquente de la planète ?

Plaçons nous du coté Russe. Imaginons que la Finlande soit dans l’OTAN, qu’elle ne soit pas dotée de l’arme nucléaire et que la Russie se mette à étudier sérieusement l’opportunité d’une attaque nucléaire contre cette nation.

La Russie se poserait certainement la question suivante : « Les US vont-ils riposter avec leur armement nucléaire ? »

La réponse juridique a beau être inscrite dans le traité de l’atlantique Nord, pour autant comme le pensait de Gaulle, il est pas sûr, voire peu probable que l’Amérique riposterait avec l’arme nucléaire au risque de voir en retour détruire une partie de son territoire. La Russie pourrait donc tenter le coup.

Considérons maintenant une Finlande dotée d’une protection nucléaire souveraine.

Pour la Russie, la question serait la suivante : En cas d’attaque, la Finlande ripostera-t-elle ?

La réponse est évidente : Vraisemblablement (et non possiblement) oui.

La conclusion, c’est que le risque d’attaque par la Russie serait moins probable si la Finlande disposait de l’arme nucléaire.

Le risque d’agression conventionnel de la part de la Russie serait lui aussi réduit. Ce raisonnement vaut évidemment pour l’Allemagne, la Suède, la Pologne. Il appartiendrait aux logiciens, aux spécialistes de la théorie des jeux d’étudier cette question d’un point de vue purement technique.

Admettant maintenant que la protection collective nucléaire ne soit pas illusoire et que les américains ripostent contre la Russie, il ne serait pas insensé d’imaginer qu’une escalade puisse se produire.

Finalement, la protection nucléaire collective, génère un risque de destruction beaucoup plus important qu’une protection nucléaire individuelle nationale.

Un autre avantage de la prolifération nucléaire en Europe, serait de faire sortir les US du jeu européen.

Certains pourraient rétorquer que le fait pour la France de procéder, comme elle l’a fait dans le passé pour Israël, à certains transferts de technologie à des pays Européens, serait de nature à réduire la puissance politique de la France en Europe.

Or aujourd’hui, il y a une décorrélation entre la détention de l’arme nucléaire et le poids politique français en Europe.

De Gaulle avait à l’esprit l’idée de faire de la France, notamment en raison de son armement nucléaire, le poids lourd politique de l’Europe, la communauté européenne ayant vocation à servir d’instrument de puissance au service de la France, comme l’OTAN est aujourd’hui un outil permettant de faire de l’Europe un instrument de conservation voire d’accroissement de puissance au service des US.

Or aujourd’hui, malgré son statut de puissance nucléaire la France ne dispose pas de ce poids politique.

Le cas de la Corée du Nord illustre également l’absence de corrélation entre la puissance nucléaire et la puissance politique. La Corée du Nord est simplement crainte.

Selon moi, la stratégie consistant à doter certains pays européens doit être envisagée. Elle présente plus d’avantage que le statu Quo et permettrait à terme de réduire l’emprise politique des US en Europe.

En conclusion, l’idée que la prolifération nucléaire augmenterait le risque de destruction globale ou réduirait la puissance politique de la France est un mythe. L’inverse semble démontré.

Ainsi l’Europe « Puissance » que chacun appelle de ses vœux, pourrait enfin émerger, se détacher définitivement du modèle anglo-saxon et se libérer de son asservissement à l’Amérique.


Il est évident que cette idée devrait générer du mépris, des contestations parfois sérieuses, argumentées, mais également beaucoup de rationalisations de la part des anglo-saxons visant simplement à étouffer cette idée dangereuse, non pas pour l’Europe ou le Monde, mais pour le maintien de la domination américaine en Europe.


Ils sauteront peut-être sur leurs chaises, comme des cabris en disant « prolifération, prolifération, prolifération ! « 

Quoi qu’il en soit, je lance cette idée, sans prétention, et ce, afin que chacun puisse y réfléchir calmement.


[i] Paul Feyerabend, Une connaissance sans fondements , édition Dianoïa

[ii] Language, Thought and Reality, Selected writings of Benjamin Lee Whorf, edited by John B. Carroll

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