Pourquoi l’évocation de l’épisode des versets Sataniques par Salman Rushdie est-elle la cause d’une haine et d’une violence, intenses et persistantes ?

Le 12 août 2022, la police de New-York rapportait les faits suivants :

«Un suspect s’est précipité sur la scène (d’un amphithéâtre) et a attaqué Rushdie et un intervieweur. Rushdie souffrait d’une apparente blessure au cou après avoir été poignardé et a été transporté à l’hôpital par hélicoptère. Son état n’est pas encore connu».

Afin de comprendre cette obsession criminelle, il convient de rappeler ce qui suit.

En 1988, la publication des « Versets Sataniques », quatrième roman de Salman Rushdie, provoqua une vague de haines et de menaces à son encontre. Le 14 février 1989, une condamnation à mort est même décrétée par l’ayatollah Khomeini qui prendra la forme d’une fatwa. 

A raison, les médias ne cesseront de relayer les réactions d’indignation et de soutien à l’auteur, déclamant l’attachement légitime du monde moderne à la liberté d’expression, condamnant ce retour à l’inquisition et au crime de lèse-majesté. Cependant le bruit médiatique produira un effet secondaire regrettable se traduisant par un renoncement à toute tentative d’explication de ce raidissement radical et violent de certaines autorités religieuses.

Dix-sept ans plus tard, un phénomène similaire se produira lorsqu’un journal danois publiera des caricatures de Mahomet. Les réactions dans le monde musulman seront nombreuses, haineuses et violentes. Les têtes des douze dessinateurs seront même mises à prix par un groupe extrémiste pakistanais.

La publication par Charlie Hebdo des caricatures de Mahomet du Jyllands-Posten en 2006 déclenchera encore une fois des réactions violentes, et des années plus tard, les événements dramatiques que l’on connait.

Pendant ces temps forts médiatiques, aucun universitaire ou spécialiste du monde arabe ne fut invité à répondre à ces questions : Pourquoi l’irrévérence à l’égard de Mahomet est-elle à l’origine de telles réactions ? Quelle est l’image du prophète dans le monde musulman ? Quels sont les enjeux dogmatiques d’un déclassement de l’image du prophète ? Comment s’expliquent les réactions froides et calculées de certaines autorités religieuses ?

A titre d’exemple, l’importance des dogmes d’infaillibilité et d’impeccabilité du prophète des arabes soutenus par la tradition contre la lettre du Coran ne fut jamais évoqué. Aujourd’hui, il est probable que peu de décideurs politiques n’aient jamais été informés que toute atteinte au dogme d’infaillibilité du prophète constitue, pour l’édifice juridique islamique, en l’état actuel de la dogmatique dominante, une réelle menace d’effondrement.

Aujourd’hui, saisir les enjeux théologiques liés à l’image de Mahomet et au statut des versets du coran est une nécessité absolue pour quiconque ne souhaite pas être réduit à une compréhension partielle des phénomènes contemporains liés à l’Islam.

Notre but est de sensibiliser tous ceux qui s’intéressent à l’Islam et en particulier à l’Islam politique, étudiants, musulmans, chrétiens, juifs, bouddhistes, athées, décideurs politiques, spécialistes de la radicalisation et/ ou de la dé-radicalisation, aux enjeux de la dogmatique.

A titre préliminaire et à l’attention du profane, nous expliquerons brièvement pourquoi la tradition s’est toujours efforcée d’imposer une certaine interprétation de l’épisode dit « des versets sataniques ».

Ensuite, nous exposerons pourquoi, toute mise en cause du dogme de perfection du prophète et/ou de son infaillibilité est susceptible, compte tenu de l’interprétation dominante des textes sacrés, de saper les fondements de l’ensemble des systèmes juridiques des pays musulmans qui incorporent au moins en partie la Sharia dans les lois étatiques et génère de la violence.

L’épisode des versets dits « sataniques » et la défense dogmatique de l’image de Mohammed

Afin que chacun comprenne l’enjeu attaché à l’image de Mohammed, un rappel historique s’impose.

Au début de sa prédication, Mohammed se trouve confronté à l’incrédulité et à la résistance de la plus puissante tribu mecquoise, les Qurayshites qui, au début de la prédication de Mohammed, refuse de suivre son appel et l’obligera même à quitter la Mecque pour s’exiler à Médine.

Le Coran dit de la période mecquoise, porte les traces de ce conflit :

« Allons-nous abandonner nos divinités pour un poète fou »

Dans le message initial que Mahomet délivre aux habitants de la Mecque, il y a l’affirmation de l’unicité de Dieu et le rejet du polythéisme.

Accepter en bloc la prédication de Mahomet revenait pour les membres de la puissante tribu mecquoise des Quraysch à renoncer au culte de trois déesses qui leur étaient familières et représentait une source de revenus, ce qui pour eux n’était pas envisageable.

Face à cette difficulté, Mahomet cède au compromis et justifie l’adoration des trois divinités espérant ainsi rallier ses auditeurs mecquois.

Ainsi, une propension intérieure au compromis l’incite à justifier l’adoration des déesses Allât, al-‘Uzza et Manat.

Une tradition rapportée notamment par Al-Tabari, connue sous le nom de « récit des grues », correspondant aux versets suivant les versets 19 et 20 de la sourate 53, tend à accréditer l’idée que ces versets seraient des versets authentiques, initialement intégrés dans le Coran, mais qui en auraient été extraits par la suite.

Même si ces versets ne figurent plus dans les éditions actuelles du Coran, le grand orientaliste Régis Blachère les intègre dans sa version française et les traduit comme suit : « Ce sont les sublimes déesses / et leur intercession est certes souhaitée ».

L’objet du délit est donc là.

Mohammed a cédé à un compromis qui sacrifie le principe d’un monothéisme strict.

Réalisant que cette posture accommodante va à l’encontre du monothéisme strict qu’il professe, Mahomet réalise son erreur et revient sur ses propos.

Finalement pour réparer cette catastrophe dogmatique, la tradition inventa l’idée que le diable déposa lui-même ces versets sur la langue de Muhammad.

Le problème dogmatique qui résultait et résulte encore de ce fait vraisemblablement historique, était/est le suivant :

Affirmer ou laisser penser que Mahomet ait pu faillir, même si celui-ci fut apte à se ressaisir, sape les principe d’infaillibilité et d’impeccabilité du prophète développés à dessein par la tradition, lesquels fondent la charia.

Autre conséquence gênante : l’idée que Mohammed serait lui-même l’auteur de certains versets.

Si Mohammed est le créateur de certains versets, comment distinguer la parole de Dieu de la parole d’un homme ?

Consciente de cette catastrophe théologique, la tradition fut très gênée et, dans un premier temps, inventa l’idée que le diable avait insidieusement inspiré Mohammed admettant que Satan lui-même tenta de dicter à Mohammed un enseignement hérétique, avant d’extraire définitivement ces versets du Coran.

Le verset 52 de la sourate 22, de nature métatextuelle, fait très vraisemblablement référence à ces versets dits « sataniques » :

« Nous n’avons envoyé, avant toi, ni Messager ni prophète qui n’ait récité [ce qui lui a été révélé] sans que le Diable n’ait essayé d’intervenir [pour semer le doute dans le cœur des gens au sujet] de sa récitation. Allah abroge ce que le Diable suggère, et Allah renforce Ses versets. Allah est Omniscient et Sage. »

Le verset 23 de la sourate 53 est plus tardif. Il attribue à Mohammed un point de vue exactement opposé, à savoir que les trois déesses n’existeraient pas (« Allah n’a fait descendre aucune preuve à leur sujet »).

Des versets neutralisent ainsi d’autres versets en ayant recours à un métalangage et à une défense dogmatique autoréférentielle.

La mise en lumière de cette réalité historique par Salman Rushdie fut à l’origine de violentes réactions de la part de certaines autorités religieuses, partisanes d’une stricte application de la sharia.

Des réactions violentes s’en suivirent notamment pour les raisons exposées ci-après.

Le nécessaire attachement des tenants de la sharia aux dogmes d’infaillibilité et d’impeccabilité du Prophète des arabes.

Dans le monde musulman, la personne de Muhammad, le Prophète (Mahomet en Français), fait l’objet d’une révérence sans égal.

Dès que le nom de Mahomet est prononcé, celui doit être suivi de cette formule eulogique : « que la paix et la bénédiction de Dieu soient sur lui ». 

On trouve dans l’immense corpus constitué par le Hadith, ensemble de narrations rapportant des actes et des paroles attribués au Prophète et transmises par des chaines de transmetteurs certifiées par la tradition, bon nombre de récits, desquels il émane un parfum de merveilleux.

Un nuage de miracles et de perfection recouvre ainsi la vie de Mahomet, et ce, en dépit de ses propres déclarations :  » Je ne suis qu’un homme comme vous. » (Sourate 41 – Verset 6). A plusieurs reprises dans le coran, Mahomet revendique et explique le fait de ne pas accomplir de miracles.

A la question « Pourquoi n’a-t-on pas fait descendre sur lui des prodiges de la part de son Seigneur ? » , il répond : « Les prodiges sont auprès d’Allah. Moi, je ne suis qu’un avertisseur bien clair » (sourate 29 – verset 50). 

Et pourtant la tradition, puisant dans le Hadith, ne cesse de lui attribuer toutes sortes de miracles.

Le lecteur doit comprendre que cette insistance de la part de la tradition à vouloir faire de Mahomet un être infaillible et impeccable obéit à une impérieuse nécessité dogmatique.

De la même manière que tout bon arbre porte du bon fruit, l’être de perfection produit nécessairement des actes et des paroles parfaites.

Or la Charia, littéralement « le chemin pour respecter la loi de Dieu », a pour fondement la Sunna du Prophète, c’est à dire ses actes et ses paroles telles qu’elles ressortent du Coran, du Hadith et de la Sira (biographie autorisée du Prophète).

En toute logique, c’est parce que les paroles et les actes de Mahomet sont produits par un être de perfection qu’ils sont nécessairement parfaits et peuvent donc servir à fonder la Sharia, c’est à dire la loi islamique.

En d’autres termes, la perfection du Prophète conditionne la perfection de ses actes et de ses paroles, et la perfection de ses actes et de ses paroles conditionne la perfection de la Sharia.

Porter atteinte à l’image du prophète revient certes dans l’esprit de celui qui se dit musulman à s’attaquer à un modèle familier qui incarne à ses yeux la perfection, la bonté et le savoir être, modèle dont l’imitation est encouragée par la Tradition, mais surtout cela est considéré par les gardiens du dogme comme une entreprise de sape des fondations du droit islamique avec le risque d’effondrement qui s’y attache.

C’est pourquoi, des mécanismes de défense puissants entrent en jeu dès que l’image de Mahomet est écornée.

Lors de l’épisode de la publication des « versets sataniques » les oulémas étrangers dont le prestige social provient notamment de leur connaissance de la sharia et des hadiths réagiront avec beaucoup de violence.

Malika Zeghal, dans son ouvrage « Gardiens de l’islam » (Presses de Sciences Po), rapporte que, lors du procès des assassins Faraj Fûda, écrivain, chroniqueur et militant des droits de l’homme égyptien assassiné le 8 juin 1992 au Caire, où il fut cité par la défense, le Cheikh Ghazâlî (1917-1996), théologien d’Al Azhar distingué par le prix de l’excellence du Pakistan et par le Prix du roi Faysal, membre du premier ordre de la république égyptienne,  accusera l’essayiste d’apostasie, en s’exprimant ainsi : « Celui qui réclame publiquement la non-application de la charî’a de Dieu est un impie, un apostat, et c’est un devoir de le tuer ».

A titre de comparaison, l’enjeu des versets sataniques étaient encore plus important puisque la reconnaissance même implicite de la faillibilité de Mohammed va bien au delà de la non application de la charî’a, puisque l’admission d’un tel principe revient à détruire purement et simplement les fondements de la charî’a.

1 commentaire

  1. Mahomet revenant sur terre aurait probablement du mal à reconnaître la religion, telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui, qu’il a inspirée …..
    Dans un autre champ idéologique, on prête à Karl Marx mourant cette réflexion à un de ses proches qui lui vantait toutes les révolutions en cours (avec leurs cortèges de massacres ) : » Je ne suis pas marxiste! »…..

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