LA PROPAGANDE ET SES IMPACTS COGNITIFS ET POLITIQUES

Le terme « propagande » revêt souvent une connotation négative. Ceux qui dans un contexte particulier la dénoncent, critiquent les moyens qu’elle met œuvre et les buts au service desquels, ces moyens sont mis en œuvre.

Critiquer les moyens revient souvent à dénoncer la désinformation, des narratifs biaisés, une mauvaise foi évidente pour un esprit critique non polarisé.

Quant aux buts, ils seront considérés comme illégitimes, moralement condamnables, voire, dans les pays où les opinions publiques croient encore au diable, comme diaboliques.

Pourtant, à l’origine, ce vocable n’était pas connoté. Sa racine latine, le rapproche du terme propagation dont la signification est une combinaison de sens que véhiculent les verbes « répandre, étendre, diffuser, augmenter. »

D’ailleurs, c’est bien dans ce sens que la « Propanganda Fide » fut lancée par le Pape Grégoire XV dont la bulle « Inscrutabili Divinae, (22 juin 1622) », initia la mission de la congrégation pour la congrégation de la foi dans le monde, congrégation qui aujourd’hui poursuit son œuvre.

Pour l’Eglise, la propagande n’est mauvaise que lorsque ses concepteurs propagent des mensonges et/ou visent à produire des effets préjudiciables au bien public.

Pour Edward Bernays, double neveu de Sigmund Freud, considéré comme l’inventeur de la propagande au sens « moderne » du terme, « Même s’il arrive que les instruments permettant d’organiser et de polariser l’opinion public soient mal employés, cette organisation et cette polarisation sont nécessaires à une vie bien réglée. »

Selon le fondateur des relations publiques, la propagande moderne désigne « un effort cohérent et de longue haleine pour susciter ou infléchir des évènements dans l’objectif d’influencer les rapports du grand public avec une entreprise, une idée ou groupe. » « La propagande modifie les images mentales que nous avons du monde. »

Les énoncés qui justifient l’usage de la propagande varient en termes, de mépris, de cynisme, de réalisme ou d’idéalisme.

LES CYNIQUES MEPRISANTS

Dans le registre du mépris et du cynisme, on peut citer l’américain Walter Lippmann (1889-1974), représenté comme un intellectuel, écrivain et journaliste américain qui notamment popularisera le terme de « guerre froide ».

Pour celui-ci « Le public doit être mis à sa place afin que les hommes responsables puissent vivre sans craindre d’être piétinés ou encornés par le troupeau des bêtes sauvages ».

Son rêve : « Si l’on parvenait à comprendre  le mécanisme et les ressorts de la mentalité collective, ne pourrait-on pas mobiliser les masses et les mobiliser à volonté sans qu’elles s’en rendent compte. »

Pour le fédéraliste Alexander Hamilton (1757-1804) : « La grande bête (le peuple) doit être domptée »

Edward Bernays ne situe pas dans ce courant de pensée. Il fut juste le brillant inventeur des relations publiques et des techniques modernes de manipulation du public.

Pour lui, la polarisation ou la cristallisation de la pensée est une nécessité pratique. Car la pensée sur mesure ne serait pas à la portée du citoyen, auquel il conviendrait de ne proposer que du « prêt-à-penser ».

« Théoriquement », nous dit-il, « chacun se fait son opinion sur les questions publiques et sur celles qui concernent la vie privée.

Dans la pratique, si tous les citoyens devaient étudier par eux-mêmes l’ensemble des informations abstraites (paramètres, agrégats divers … ils se rendraient comptes qu’il leur est impossible d’arriver à quelques conclusions que ce soit. »

Il poursuit : « Nous avons donc volontairement accepter de laisser à un gouvernent invisible le soin de passer les informations. »

Que le lecteur ne s’y trompe pas, il ne s’agit pas ici d’un complot organisé. Edward Bernays visent plutôt des clubs comme le rotary, des groupes, des Think tanks…

Selon lui, « nous acceptons que nos dirigeants et les organes de presse dont ils se servent pour toucher le public nous désignent les questions dites d’intérêt général. »

Pour éviter que la confusion ne s’installe dans la société, il lui est volontairement proposée une série d’options présélectionnées.

A titre d’image, Edward Bernays, évoque le club de Bridge du Quartier, où «  les idées sont passées en revue, les opinions stéréotypées. »

Ainsi la société consentirait à ce que ses choix puissent être préalablement encadrés et encapsulés dans des stéréotypes qui seraient « portés à son attention par la propagande de toute sorte ».

Selon lui, le peuple est manipulée « pour une large part par des hommes dont nous ignorons tout, qui modèlent nos esprits, forgent nos goûts, nous soufflent nos idées. »

Si cette proposition peut paraître excessive, retenons le concept que je qualifie souvent de « prêt-à-penser » que les vecteurs d’opinions nous souffleraient, de sorte que nous devrions nos idées « à une technique de vente en gros ».

Pour Bernays, qui aime à se placer au niveau du simple citoyen, pour donner plus de poids au propos de son livre, « généralement, on ne réalise pas à quel point les déclarations et les actions de ceux qui occupent le devant de la scène leur sont dictées par d’habiles personnages agissant en coulisse. »

Bernays évoque également le « prosélytisme actif des minorités qui conjuguent (de manière parfois artificielle) l’intérêt égoïste avec l’intérêt public »

Selon lui, « des petits groupes sont ainsi en mesure de vous faire penser ce qu’ils veulent sur un sujet donné ».

La psychanalyse et la psychologie des foules, que l’on appelle plus proprement « psychologie sociale » aujourd’hui, sont des disciplines qui lui inspirèrent ses techniques.

Il part notamment des postulats que « l’homme étant par nature grégaire et se sent lié au troupeau. » et que « nos actes sont très largement dictés par des mobiles que nous nous dissimulons ».

Selon lui, « l’important n’est pas tant de savoir plaire à l’opinion que de savoir l’amener à partager leurs vues ». « il suffit de se mettre au diapason du public en créant les circonstances qui vont ordonner l’enchainement des pensées, en jouant sur les traits de personnalité, en mettant en rapport avec les leaders qui contrôlent les opinions et les divers groupes. »

Aujourd’hui, la propagande bat son plein. La guerre en Ukraine nous en fournit un bel exemple.

L’usage de la propagande devrait être logiquement le fait des pays belligérants.

Lorsque l’on adopte deux points de vue antagonistes, l’usage de la « mauvaise propagande« , c’est-à-dire se caractérisant par l’usage de narratifs biaisés et la diffusion de fausses informations, déclarations ou démentis, est légitime pour les deux parties belligérantes qui considèrent toutes deux que la fin justifie les moyens.

Du point de vue des nations démocratiques officiellement non belligérantes, une question doit se poser :

L’usage du double standard, c’est-à-dire d’une propagande faisant usage d’informations et de narratifs baisés sert-elle l’intérêt supérieur de la nation et le bien public ?

Pour répondre à cette question, il faut procéder par une analyse des coûts et des bénéfices.

Afin que l’on puisse considérer qu’un bénéfice existe, une question préliminaire doit être posée :

La France a-t-elle intérêt à soutenir l’Ukraine dans ce conflit ? Pour répondre à cette question, il est nécessaire d’avoir à l’esprit la proposition et la question suivantes.

Les Etats n’ont pas pour ennemis les ennemis de leurs valeurs, valeurs culturellement relatives, mais simplement les ennemis de leurs intérêts.

La France est-elle menacée par la Russie ?

Une fois avoir pris en considération ces deux aspects, les français ne doivent se poser que la question de l’intérêt national bien compris.

Nous ne développerons pas ces aspects politiques ou géopolitiques, qui ne relèvent pas de cette étude.

En revanche, nous nous intéresserons aux coûts induits par l’usage de la propagande par des Etats non belligérants dits « démocratiques. »

L’USAGE DE LA PROPAGANDE ET SES COÛTS INDUITS

Nous considérons que ces coûts sont négligés par nos gouvernements qui n’envisagent pas les conséquences à moyen terme de la propagande non saine, c’est-à-dire dont l’un au moins des éléments, est mauvais.

Imaginons que dans le cadre d’une communication officielle, une hypothèse, qui une fois traitée par un appareil cognitif humain, devrait apparaitre comme plausible voire comme quasiment évidente, sa négation franche soit apportée par les médias relayant le discours officiel.

Dans cette hypothèse, comment réagira le citoyen  ?

Plusieurs postures sont concevables. Nous nous efforcerons de décrire les principales et d’y attacher des conséquences.

1°) Impact de ce démenti sur un cerveau polarisé dans le sens la communication officielle :

  • Le sujet, soumis à un fort biais de confirmation, adoptera facilement le narratif officiel aussi invraisemblable soit-il.
  • Conséquence : Perte de l’esprit critique et atrophie du biais de conformité.

2°) Impact de ce démenti sur un sujet potentiellement apte à exercer son esprit critique mais empreint de loyauté vis-à-vis du discours officiel

  • Le sujet sera soumis à une injonction paradoxale. La première de nature épistémique lui demande d’exercer son esprit critique. La deuxième provient d’une instance intérieur qui exige la loyauté vis-à-vis de la parole officielle.
  • Résultat : Dissonance cognitive générant une tension intérieure, un conflit psychique demandant à être résolu.
  • Solution 1 : Le sujet fera prédominer son esprit critique et disqualifiera la parole publique et celle de ceux qui la relaient, avec pour effet une perte de confiance en cette parole.
  • Solution 2 : Le sujet fera taire son esprit critique et se ralliera au discours officiel. Dans cette hypothèse on peut imaginer qu’à moyen terme la vérité apparaisse et vienne disqualifier le discours officiel. Dans cette hypothèse, la perte de confiance dans la parole publique et dans celle des journalistes est susceptible d’apparaitre de manière différé.

3°) Impact de ce démenti sur un sujet qui refuse de mettre en sommeil son esprit critique

  • La parole officielle revient à dénier à ce sujet sa capacité à réfléchir par lui-même et à exercer ainsi son esprit critique.
  • Risque : Polarisation et défiance définitive vis-à-vis de la parole publique.

4°) Impact sur des sujets faibles d’esprit

  • Pour le sujet dont le dispositif cognitif est peu solide, l’injonction paradoxale décrite ci-avant pourrait être de nature à le fragiliser, en ce sens, que le phénomène de dissonance cognitive risque de perdurer dans le temps, et ce, avec la tension psychique qui l’accompagne tant que la dissonance n’a pas trouvé d’éxutoire.

En résumé, nous pensons qu’en démocratie, l’usage de la mauvaise propagande et donc du double standard, est de nature à installer dans la durée de la défiance et de la contestation.

Enfin, à titre accessoire, elle porte une atteinte à la liberté de la presse, qui certes ne s’exerce pas par la terreur dans les démocraties, c’est-à-dire par l’emprisonnement des journalistes, mais par un procédé moins violent mais produisant exactement les mêmes effets, à savoir l’autocensure, que le sujet adoptera simplement pour ne pas perdre sa place ainsi que les avantages financiers et égoïstiques qui s’y attachent.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s