Le critère de démarcation de la philosophie des sciences appliqué à la Psychanalyse

Lorsque l’on compulse les ouvrages qui traitent de l’épistémologie des sciences sociales, on peut souvent repérer la position suivante :

Le critère de démarcation entre science et non science, tel qu’établi par la philosophie des sciences que l’on identifie souvent exclusivement à Popper, ne serait pas efficient dans certaines disciplines et en particulier dans le domaine de la psychanalyse.

Selon les tenants de cette opinion, la psychanalyse serait irréfutable par nature, ce qui lui interdirait de prétendre à la scientificité selon les critères de la philosophie des sciences.

Selon moi, cette position est erronée et j’entends le démontrer dans ce court article.

Tout d’abord, il est important de noter que la philosophie des sciences, même si elle doit beaucoup à Karl Popper, et à son critère de falsifiabilité, ne peut être réduite à la pensée de ce grand philosophe.

Paul Feyerabend et Imre Lakatos ont également apporté une précieuse contribution à l’édifice de la philosophie des sciences.

Lakatos, grâce à l’apport des travaux de Popper, fut à l’origine du concept de programme de recherche, programme fondé sur un noyau dur d’hypothèses, entouré d’une ceinture de théories auxiliaires ayant pour fonction de le préserver des falsifications susceptibles de mettre fin prématurément au développement de la discipline fondée sur ce noyau dur.

Mais revenons à notre objet, à savoir la psychanalyse. Cette théorie et les recherches ayant eu cours dans le cadre théorique qui est le sien, donnèrent lieu à un véritable programme de recherche.

Le noyau dur de la psychanalyse fut souvent regardé comme un ensemble d’hypothèses ad hoc, c’est-à-dire irréfutable par nature.

C’est pourquoi, il fut souvent considéré que le critère de démarcation de Popper ne pouvait s’appliquer à la psychanalyse.

Pourtant, la psychanalyse a su se développer donnant notamment naissance à la théorie des mécanismes de défense du moi dont fut à l’origine Anna Freud, théorie qui s’inscrivait parfaitement dans le programme de recherche de la psychanalyse.

Ceci étant posé. Considérerons donc cette théorie dite « des mécanismes de défense du moi » et demandons nous si elle est falsifiable au sens au Karl Popper l’entendait.

Après examen, force est de constater qu’il existe bien des falsificateurs potentiellement aptes à réfuter cette théorie. Pour cette raison, cette théorie est une théorie scientifique au sens ou Popper l’entendait.

Selon Anna Freud, il y a nécessairement un lien entre névrose et mécanismes de défense du moi.

Aussi, réfuter cette proposition pourrait consister par exemple à étudier deux types de populations, une population caractérisée par un degré de névrose élevé et une autre, qui ne serait que légèrement névrosée.

Il conviendrait ensuite d’identifier pour chacune de ces catégories de populations, le degré de mise en œuvre des principaux mécanismes de défense du moi recensés par la psychanalyse, puis de déterminer le niveau de corrélation.

En cas de corrélation nulle par exemple entre névrose et mise en œuvre d’un mécanisme de projection, il serait alors possible de considérer qu’eu égard à ce mécanisme de défense particulier, la théorie soit réfutée.

En la matière, des études existent, parmi lesquelles celle à laquelle fait référence l’article intitulé « Interrelations entre syndromes névrotiques et mécanismes de défense»[1] , qui justement atteste de cette interrelation en ces termes :

« En résumant ce qui précède, nous devons souligner que chacun des syndromes névrotiques a des liens avec les mécanismes de défense ».

Nous pourrions également considérer par exemple les conceptions de Freud sur l’homosexualité et relever l’hypothèse freudienne d’un rapport entre homosexualité et narcissisme.

Ici, encore, une telle hypothèse peut être qualifiée d’hypothèse scientifique au sens de Popper.

Il est en effet possible de concevoir un dispositif expérimental susceptible de falsifier cette hypothèse.

A titre d’illustration on peut citer les résultat d’une étude[2] qui comparait « l’estime de soi et deux mesures du narcissisme chez 90 étudiants masculins homosexuels et 109 étudiants hétérosexuels »

Selon les termes de l’article, « cette étude qui utilise l’échelle d’estime de soi de Rosenberg, l’inventaire de la personnalité narcissique et l’inventaire du narcissisme pathologique révèle que les étudiants homosexuels obtiennent des scores plus élevés dans les deux mesures de narcissisme et plus bas sur la mesure de l’estime de soi, par rapport à leurs homologues hétérosexuels. »

En conclusion, nous pensons avoir démontré que contrairement aux conceptions souvent admises par les départements de sciences sociales, le critère de démarcation entre science et non science tel qu’il résulte des principes développés, notamment par Popper et Lakatos, peut tout à fait s’appliquer à certaines propositions qui ressortent du domaine de la psychanalyse.


[1]https://www.researchgate.net/publication/357051902_Interrelations_between_neurotic_syndromes_and_defense_mechanisms

[2] Rubinstein, G. (2010). Narcissism and Self-Esteem Among Homosexual and Heterosexual Male Students. Journal of Sex & Marital Therapy, 36, 24 – 34.

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